Infirmière en psychiatrie :  « La légèreté fait partie de mon quotidien. »

04/10/2017

          Camille* a 29 ans et vit dans le sud-est de la France. Après bientôt cinq ans d’expérience en psychiatrie, elle a accepté de parler de ce qui fait son métier, pour de vrai. Alors que cette branche médicale souffre toujours de lourds préjugés sur ses habitudes et son fonctionnement, elle se moque gentiment de l’imagerie populaire, et rappelle l’essentiel de sa profession, loin des chocs électriques et autres pics à glace. 

 

*Par souci de confidentialité, le prénom a été modifié.


En général, quelle est la réaction des gens quand tu évoques ton métier ?

 

C’est souvent la même rengaine : « Est-ce que c’est difficile ? » ; « Qu’est-ce qui t’as poussé à faire ce métier-là ? ». Ils sont curieux et souvent étonnés, me disent que j’ai du courage. C’est à moi de démanteler les clichés sur ma profession, et ils sont nombreux, la faute à la société qui a une vision très biaisée sur le sujet. Tous sont surtout véhiculés par les médias, le cinéma et le domaine artistique en général. Les gens s’imaginent forcément des soins durs, qui ne collent pas à la réalité. 

Quels sont les plus gros clichés qui te viennent à l’esprit ?

 

Eh bien il y a les camisoles de force, notamment. Elles n’existent plus depuis longtemps. Quand les patients sont violents et très agressifs, on peut être amené à les « contentionner » (entraver leur mobilité, ndlr.), avec des draps et des sangles, mais les camisoles n’existent plus. 

 

 

Est-ce qu’on peut dire qu’elles ont été remplacées par des camisoles chimiques ?

 

Oui, bien sûr ! Ce, pour protéger les autres patients de leur agressivité voire envers eux-mêmes. Ils sont débordés par leurs émotions, et ce sont elles qui les rendent violents. Les médicaments ont une propriété sédative, mais c’est très réducteur de les limiter à cet aspect. Ils ont plusieurs champs d’action, on ne peut pas faire de généralités. Ils sont utilisés également en tant que stabilisateurs d’humeurs, antipsychotiques (destinés à casser les délires et hallucinations), etc. L’aspect sédatif peut être très prononcé, mais ce n’est pas forcément le cas pour tous les médicaments utilisés : tout dépend des patients, des symptômes. Depuis, les services de psychiatrie sont plus vivables, il y a moins de violence, leur usage a changé beaucoup de choses. 

D’autres clichés ?

 

Oui, dans l’esprit des gens, les services sont forcément envahis par des gens qui crient. Ça peut arriver évidemment. Les patients sont par définition malades. Les cris peuvent faire partie de leurs symptômes, de leur mal-être. Ils sont en souffrance, c’est difficile pour eux. Il existe certains services où les soins sont plus aigus, et où les patients sont plus agités, mais les atmosphères telles que celles qui hantent l’esprit populaire sont moins courantes qu’on peut le penser. Quand quelqu’un entend des voix qui lui disent qu’elles vont le tuer, les patients peuvent être amenés à hurler et à dire des choses incohérentes, ce qui est normal.

On imagine également souvent les infirmiers en train de sauter sur les gens pour les piquer de force, ce qui est loin d’être monnaie courante. Cela reste des circonstances très exceptionnelles. Mais quand un individu s’en prend aux autres, refuse les traitements et casse tout autour de lui, on est obligé d’employer la contenance sur lui. Ce sont des phases très aiguës, qui sont alors prises en charge. On verbalise autour de ça. Ce côté spectaculaire marque la société, c’est ce qu’on va retenir du métier d’infirmier en psychiatrie. C’est dommage. 

Pour finir, les services sont souvent vus sous un aspect un peu carcéral, pénitentiaire. Certes, il existe des secteurs fermés en hôpital et en clinique, mais on est quand même loin des conditions de détention. Ça dépend du service où tu travailles, et tout est une question de diagnostic. Certaines maladies sont difficiles à identifier. Le temps que le diagnostic soit posé, des erreurs d’aiguillage sont possibles. En hôpital, il existe des ailes particulières, que l’on nomme UMD (Unité pour Malades Difficiles), qui sont plus dures, et où les conditions sont un peu plus cadrées, parce que les patients le nécessitent. Leur vie est plus contraignante, dans la mesure où ils ont moins de liberté, ont moins de choses qui leur sont autorisées. Ils n’ont pas forcément le droit de s’habiller en civil, mangent avec des couverts en plastique, ont des horaires de repas fixes et sont toujours sous surveillance. Pour moi qui travaille en hôpital public, nous avons un secteur libre avec quinze lits, et un secteur fermé de six. Il faut savoir que beaucoup de gens rentrent de leur propre chef. Certains ont des pathologies graves, sont suivis par des médecins et demandent des hospitalisations plutôt qu’un hébergement en clinique (parfois trop laxistes compte tenu de leurs besoins, et qui ne conviendraient pas). La liberté de l’individu est prise très au sérieux. Un patient n’est pas détenu contre son gré dans le secteur libre. Pour ceux du secteur fermé, un certificat doit être écrit toutes les 24 heures pour justifier de la mesure d’isolement, et il y a forcément un passage devant le juge, qui a le droit de lever l’hospitalisation forcée. Tout ça est très cadré au niveau administratif, on ne fait pas ce qu’on veut, ce n’est pas anodin de garder quelqu’un enfermé contre son gré.

Tu parlais de l’imagerie populaire et des fausses idées véhiculées par la pop culture, notamment depuis les années 70. Quels films et séries te viennent en tête, qui auraient faire le plus de mal à la psychiatrie d’aujourd’hui ?

 

Shutter Island, notamment, et toute sa panoplie de la vieille psychiatrie. La saison 2 d’American Horror Story, Gothica, Vol au-dessus d’un nid de coucou

 

 

Shutter Island, vraiment ?

 

Et oui ! On sort totalement du cadre thérapeutique et du cadre médical, dans ce genre de film. 

 

 

Pourtant, le film semble vouloir se pencher sérieusement sur la réalité des expériences menées pendant la Guerre froide.

 

Certes, mais elles n’ont rien de thérapeutique, et les gens font malheureusement la confusion. Elles se sont bien produites, mais on ne peut pas les comparer à la psychiatrie d’aujourd’hui, dans le sens où nous avons une vraie démarche de soins, ce qui est très différent. On ne pratique pas d’expériences sur nos patients. Il y a évidemment eu des dérives dans le monde de la psychiatrie, comme partout ailleurs, d’autant plus qu’entre le thérapeutique et l’expérimental, il n’y a qu’un pas à franchir. À l’époque, la lobotomie trans-orbitale et les électrochocs étaient reconnus comme thérapeutiques. Avec le recul, on a compris que ces techniques étaient archaïques. De nouvelles techniques sont découvertes et pratiquées régulièrement, mais on ne peut vraiment les analyser sans recul. Par exemple, les électrochocs sont toujours pratiqués, mais sous anesthésie générale uniquement, contrairement à autrefois. Pour avoir eu des patients très mélancoliques, qui ne mangeaient plus, ne se douchaient plus et restaient dans leur lit toute la journée, tous les traitements avaient testés, toutes les prises en charge, jusqu’aux thérapies comportementales. Eh bien c’est la sismothérapie qui les a aidés à retrouver un élan vital. Il y a certes des effets secondaires, mais dans la balance bénéfices/risques, le patient est gagnant et retrouve un semblant de vie. Il est facile de dire que c’est barbare, mais tous les traitements ont des effets secondaires, le tout est de pencher pour le moins pire. Le médicament-miracle et la technique-miracle n’existent pas, ce que certains patients ont du mal à accepter.

Je suppose que Requiem for a dream ne vaut donc pas mieux ?

 

Effectivement, les pratiques mises en avant dans le film sont plutôt désuètes, elles aussi !

 

 

À l’inverse, aurais-tu en tête des bons films à recommander sur la question ? 

 

Hum… Non, aucun ne me vient. Le cinéma recherche le sensationnalisme. Les films, les reportages télévisés sont stéréotypés à l’extrême et axés sur la violence. Je pense que les journalistes, les cinéastes, n’ont aucun intérêt à se montrer objectifs et à révéler la vérité. Ils veulent de l’audimat et perdent de vue l’essentiel du soin.

Quel est l’âge moyen des patients dont tu t’occupes ?

 

Oh, j’ai de tout. De 18 à 80 ans. 

 

 

Est-il possible d’y avoir des hospitalisations d’enfants de moins de 18 ans ?

 

Oui, dans les services de pédopsy., mais les autres prises en charges sont en général privilégiées, avant d’en arriver là. Il existe des centres d’accueil thérapeutiques à temps partiel, ou des centres médico-psychologiques. Quand les symptômes sont trop graves, l’hospitalisation est obligatoire. 

 

Quelle est l’expérience la plus marquante que tu aies vécu ?

 

Au début, et comme jeune diplômée, on est toujours un peu déçue et abattue quand le dialogue ne suffit pas face à un patient qui « décompense » (dégradation brutale de l’organisme qui était jusqu’alors maintenu en équilibre, ndlr.), qui a une bouffée délirante aiguë, et qui se montre totalement différent de celui qu’on a connu jusque-là. On n’arrive à rien. J’avais un patient que je connaissais depuis deux ans et avec qui on arrivait à discuter plutôt bien. Nous faisions des entretiens lorsqu’il était angoissé, qui s’avéraient assez positifs. Or, il s’est servi de cette relation contre moi, en disant que je l’avais manipulé, trompé, qu’il me faisait confiance mais que j’avais tout brisé. C’est difficile à entendre. Quand le délire est passé, il n’est jamais revenu dessus, c’est comme s’il n’avait jamais prononcé ces mots, mais en tant que soignant, on n’oublie pas. Il faut s’attendre à tout. 

 

 

Existe-t-il tout de même des moments plus… légers, dans ta profession ? 

 

Absolument, et ces moments de légèreté sont très présents. Je ne vais jamais travailler avec la boule au ventre. Des liens d’une complicité énorme se créent avec certains patients. Parce que malheureusement, beaucoup de patients en psy sont mis à l’écart de leur famille pour se protéger, ou bien parce que certains patients chroniques reviennent régulièrement. On fait partie de leur entourage, de leurs repères. Il n’y a pas une journée sans un éclat de rire, ou une blague ou des discussions amusantes. C’est ce qui fait que j’aime mon métier, c’est le lien humain qui m’intéresse. Je ne suis pas infirmière psychiatrique pour sauter sur les patients en leur forçant à ingérer des médocs. Dans l’hôpital d’aujourd’hui, on fait tout pour ne pas en arriver à la violence, qui reste une situation exceptionnelle. La légèreté fait partie du quotidien, et c’est ça le plus courant à mon sens. 

 

 

S. Jean