"Brûle Babylone, brûle."; les nouveaux Enfers, par Mavado Charon.

Mavado Charon a 45 ans. Il se considère lui-même comme un jeune dessinateur, dans le sens où il ne dévoile réellement son oeuvre que depuis une huitaine d'années, jusqu'alors insatisfait, cherchant sa voix d'artiste iconoclaste. Il n'a pas fait d'école d'art, et se pense plutôt autodidacte en la matière. Issu d'une fac de lettres, il multiplie les esquisses poétiquement choquantes, emplissant d'immenses tableaux constitués de corps humains blessés, mutilés. Corps masculins, corps sexualisés à outrance, à la fois légers et violents.

 

 

©Philippe Brault
©Philippe Brault

 

 

Dans certaines interviews que j'ai pu lire, tu sembles évoquer Sade comme une référence importante et surtout inspirante. 

J'ai en effet découvert Sade avant mes études, mais j'ai été assez loin à la fac, puisque je suis allé jusqu'à faire une maîtrise de lettres modernes, qui a débouché sur un mémoire au sujet de Sade. J'ai notamment travaillé sur les adaptations de son œuvre au XXe siècle, telles qu'au cinéma, par exemple (Salo ou les 120 jours de Sodome). Ces études m'ont complètement immergé dans Sade, que je connaissais finalement peu ;  il est plutôt difficile de tout lire. Il m'a fasciné complètement. Je suis resté un grand amateur de ses écrits. Il est souvent réputé comme illisible et ennuyeux, comme un auteur de l'ennui rébarbatif dont les scènes sexuelles seraient tout sauf excitantes. Je pense exactement l'inverse. Sade a énormément d'humour, et j'ai du mal à comprendre que ce ne soit pas un élément plus souvent évoqué. Il y a à mes yeux quelque chose dans la lignée de Ramblais qui marche, sur moi. 

 

 

 

Tu parais t'inscrire comme un artiste absolument libéré et sans tabou. Quel est ton avis sur notre époque, qui semble se recroqueviller de nouveau à l'intérieur d'une coquille moralisatrice, et d'autant plus en Occident ?

 

Je suis assez d'accord sur le fait que nous vivons dans une époque complètement paradoxale et difficile à décrypter. Il est nécessaire d'analyser la question avec un peu de subtilité, mais il est clair qu'on assiste à un retour au moralisme, tandis que dans le même temps, jamais nous n'avons profité d'une telle liberté de mœurs, capable de s'exprimer. Il  s'agit d'une des rares époques de l'humanité dans laquelle on peut vivre son homosexualité de manière décomplexée, et où l'on peut lire et publier des choses sans avoir de souci avec la censure. C'est une chance inouïe, et j'ai du mal à associer cette forme de bien-pensance avec cette émancipation sociale. Je ne sais pas de quel côté va pencher la balance, ni qui l'emporte à l'heure actuelle. 

 

 

Parle-moi d'Apocalypse, centrale dans ton œuvre. Quelles sont tes références, et d'où viennent tes choix quant à la façon de la représenter ?

 

Je pense bien sûr à des classiques intemporels de la BD ou du manga, comme Ken le Survivant. Ce que j'aime par-dessus tout, c'est qu'ils sont intègres dans leur premier degré. On a des combats à mains nues et où finalement la façon de tuer son adversaire, c'est de lui enfoncer les doigts dans le corps. Il y a également des centaines de milliers de pages où les mêmes immeubles s'écroulent, les rues sont désertes et les civils portent des haillons. Côté essais, je lis beaucoup de choses sur l'effondrement mondial lié au dérèglement climatique et à la fin du tout-pétrole. On sait que la manne énergétique et le règne du pétrole facile touchent à leur fin : il ne nous reste que quelques dizaines d'années, tout au plus. Par la suite, il faudra réinventer une nouvelle civilisation, sans pétrole. Il y a de bonnes chances que la transition et les effets de notre mode de vie depuis 200 ans soient catastrophiques. Je lis notamment quelques auteurs français spécialisés dans la collapsologie (étude scientifique de l'effondrement, ndlr), et je trouve ça passionnant. Alors pourquoi ne pas aller jusqu'à imaginer des apocalypses joyeuses pour marquer les changements de la société, en montrant qu'il est possible de transitionner vers de nouvelles pratiques et montrer ainsi la fin de la société de consommation ? J'aime l'idée de dessiner des caisses avec des objets de consommation dedans, des télés éventrées par terre... Prendre ces symboles et en faire quelque chose d'autre, je trouve ça assez joli. 

 

©Philippe Brault
©Philippe Brault

 

Que penses-tu de la façon dont la fin du monde est dépeinte, dans l'industrie du spectacle et de l'art dits mainstream ? Je pense notamment à des œuvres totalement différentes, de The Walking Dead à 2012. 

 

Je n'ai pas un œil très critique sur la question. Pour moi, ce sont pour la plupart des œuvres commerciales qui sont faites pour divertir et amuser, et qui sur ce point sont plutôt efficaces ! Je trouve plus dommage que la thématique de l'effondrement ne soit pas plus abordée au quotidien dans les journaux télé. On parle de grands ouragans tels que Katrina, de ce qui inquiète sur l'instant, mais on ne parle jamais de l'après. On fait comme si dans vingt ans rien ne sera changé, comme si les prêts immobiliers seront toujours d'actualité. On ne parle pas assez des choses un peu plus inquiétantes et concrètes qui nous pendent au nez.  

 

Parle-moi de sexe. Que penses-tu de la manière dont on représente l'homosexualité ? Quel est ton lecteur-type et que penses-tu des femmes amatrices de yaoï (mangas homosexuels, ndlr) et littérature érotique entre hommes ?

 

J'ai l'impression au bout de huit ans d'avoir autant de choses à raconter qu'au départ. Je dessine des choses que je ne trouve pas ailleurs. J'aimerais ouvrir des livres où l'on trouverait une sexualité un peu plus fantasmée et violente, agrémentée de combats, de cadavres dans la rue. Un monde dans lequel l'homosexuel masculin domine le monde et massacre tout sur son passage.  Ce genre d'histoires manque un peu dans le paysage littéraire, et j'ai du mal à être content de ce que je trouve. Tom De Finlande demeure pour moi LA référence absolue de l'art gay en bande dessinée et de la représentation homo-érotique. Quelques bandes dessinées  existent, mais elles manquent d'intérêt, et demeurent bien trop rares. Au final, il n'y en a pas tant que ça.

Par ailleurs, dans un festival d'Angoulême où je traînais, j'ai rencontré ma première fan femme qui m'a dit qu'elle adorait mon travail. Elle a un site internet où elle dessine elle-même des représentations d'homosexuels. J'ai alors découvert tout un ensemble de femmes qui dessinent et lisent des BD gays. Je suis enchanté que cela puisse toucher un autre public que ce qu'on pourrait imaginer être le premier lecteur : à savoir l'homosexuel masculin, et réellement flatté d'être suivi par plusieurs lectrices. Je ne me l'explique pas forcément, mais finalement, quand je vois la prédominance des fantasmes autour du mythe de la lesbienne, je me dis que le phénomène inverse est somme tout logique. Il y a là-dedans une certaine attirance, une fascination. Ce sont des mondes auxquels on n'a pas forcément accès, et la fascination vient de là. Mais ce que je dessine reste inoffensif, quelque chose qui reste de l'ordre du fantasme, malgré tout. Ce qui me plaît c'est quand ça le reste, quand la question de passer à l'acte ne se pose même pas. C'est là toute la richesse dans l'imaginaire érotique, quelque chose de très nourrissant. Quel dommage que le fantasme pose problème. 

 

Parle-moi d'horreur. Qu'est-ce qui pourrait te faire peur ? Aimerais-tu  vivre dans le monde que tu dessines ?  

 

La torture pourrait me faire peur. J'ai du mal à imaginer une séance de torture. Se dire que c'est quelque chose de quotidien pour certains hommes, je trouve ça assez effrayant. Mon travail pourrait agir comme une sorte d'exorcisme sur la question, sur cette douleur physique. La mort me fait pas peur, parce que le problème est réglé : pour moi, il n'y a que le Néant, et il n'y a rien d'effrayant à ça. Je suis assez sadien pour le coup, lui qui réclamait ce Néant après la mort, complètement athée et bouffeur de curé. Le problème de la mort est expédié, avec lui. Il s'agit de l'exact même Néant qu'on a tous vécu ou presque, qui était là avant notre naissance. Pas de souvenirs, juste le rien. La douleur physique est donc quelque chose qui pourrait m'effrayer et que j'exorcise de façon assez joyeuse : la plupart des hommes que je dessine sont souriants. Ils dépècent et éventrent avec le sourire, ils exultent. J'aime cet humour là, cette distance.  

Je ne pense pas que je pourrais vivre dans le monde que je dessine. Ce n'est pas forcément un monde que j'invoque et dans lequel je voudrais plonger les contemporains et moi-même. Pour moi, le dessin crée un univers, et c'est là toute la richesse de la chose :  pouvoir dessiner tout ce qui n'existe pas, et s'y plonger. C'est une liberté que j'ai envie de mettre en jeu, un espace cohérent dans lequel on se sent bien en tant que spectateur, qui nous pousse à regarder ces dessins pendant des heures, etc.  Mais la violence reste édulcorée. Il y a de l'humour et de la fascination, de la répulsion comme du fantasme, et beaucoup de rêverie. Autant d'éléments que je tente de pousser très loin. 

 

 

Serais-tu capable de passer du dessin à l'écriture ?

J'y ai pensé de temps en temps quand j'étais môme : j'étais le meilleur en rédaction, c'était toujours ma copie qui était lue. J'aime les mots, j'aime vraiment la lecture. J'ai écrit jusqu'au lycée, puis j'ai arrêté. Quand j'écris des textes, j'ai l'impression de décrire des images. Je n'ai aucun style d'écriture, il m'est compliqué de remanier les mêmes phrases des dizaines de fois, et le processus devient chronophage. Ça va beaucoup plus vite de prendre un crayon et de dessiner les choses. 

Ce serait super si quelqu'un s'emparait de mon univers pour en faire un livre que je n'ai pas eu l'occasion de lire encore. Ce serait génial de lire un texte fort.  

 

D'où vient ton pseudonyme ? 

 

Mavado, ça vient d'un jeu vidéo. La référence pas du tout littéraire, puisqu'il s'agit en plus de Mortal combat. Le truc très gore, avec beaucoup d'hémoglobine. C'était le seul personnage un peu éphèbe, avec un blouson de cuir, un harnais, etc. C'est MON personnage de jeu vidéo préféré, et j'aimais étriper mes adversaires avec lui. C'est venu comme ça. Pour Charon, en plus d'une private joke concernant le nom d'un ami, il s'agit d'une petite référence au passeur des âmes aux Enfers. J'ai associé les deux, et le résultat a visiblement plu aux fans. Internet m'a beaucoup aidé à me faire connaître. Plus jeune, je photocopiais mes dessins et je les mettais dans une boutique de BD à Nantes, ou j'allais à Paris dans Le Hangar Moderne. Ce que je dessine concerne une micro-niche, et grâce à Internet on touche assez vite un réseau de gens que son travail intéresse, ce qui m'a énormément encouragé. Le premier était le rédacteur en chef de Butt (magazine gay hollandais, ndlr.), qui m'a tout de suite dit qu'il adorait mon travail. Il a montré ça à ses potes, et le bouche à oreille a fonctionné, via des gens du "milieu" qui se connaissaient, que je n'avais moi-même jamais rencontré. Puis, j'ai travaillé assez vite avec Monstre en France, et ils touchaient cent ou deux cent personnes, que mon boulot intéressait. Je ne savais pas comment ça allait être reçu, mais quand j'ai vu que ça marchait, je me suis dit que je ne travaillais pas que pour moi, mais aussi pour quelqu'un. Sans cela, j'aurais pu me lasser plus vite de ce que je faisais. 

 

N'as-tu jamais eu peur de la réaction de tes proches face à tes dessins ?

 

L'humour que j'espérais y mettre  a été perçu assez vite par mes proches. Même les gens autour de moi qui n'ont pas une culture du dessin gay me disent que c'est drôle, qu'il se passe des choses intéressantes. De loin, on ne voit pas ce qui se passe. Les scènes sont foisonnantes, et il faut mettre le nez dessus pour dire « C'est quoi ces horreurs ?! », si on prend le temps de mater chaque dessin on voit. Ça ne saute pas immédiatement à la gueule. Après, je pense que ça va être différent avec le livre que je suis en train de financer avec Kiss Kiss Bank Bank : j'ai mis le meilleur de mes dessins là-dedans, et j'ai agrémenté le tout d'une bande-dessinée. Pour le coup, j'ai un petit doute concernant la manière dont il va être reçu. Peut-être que là j'aurai droit à des réactions plus choquées.

 

Outre le petit côté "Où est Charlie", ce qui me fascine le plus dans ton œuvre, c'est cette composition de grands tableaux qui me font penser aux Enfers représentés il y a quelques siècles. 

 

Les tableaux des Enfers m'ont complètement inspiré, de même que les scènes infernales, comme celles de Botticelli ou encore L'Enfer de Dante. On y voit une profusion de corps torturés, suppliciés. Ça devait être quelque chose que de représenter la damnation éternelle, la punition menaçante, mais les artistes devaient l'époque devaient éprouver la même jouissance que moi à dessiner cela sans le dire. Dans la simple contemplation de ces tableaux, on retrouve quelque chose de l'ordre de la jouissance. Je suis complètement attiré par ça. Pour la couverture du livre que je termine, je l'ai composée dans le même esprit, avec des démons masqués torturant des hommes, avec toujours ce sourire aux lèvres. 

 

Le mot de la fin ? T'estimes-tu être militant ?

Je ne suis pas vraiment un militant. Je ne militerais à la rigueur que pour davantage de  liberté dans la création et pour la liberté des mœurs. À partir du moment où om y a consentement, ceux qui veulent peuvent avoir les mœurs qu'ils souhaitent. Et si vous n'aimez pas, n'en dégoûtez pas les autres. 

 

 

 

 

 

 

Un immense merci à Mavado Charon pour sa ponctualité, sa gentillesse et son enthousiasme. 

Découvrez-en plus sur son œuvre, ici : http://mavadocharon.blogspot.fr/?zx=d8ac7d7f5fdd0173